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اليمن والإمارات والاختفاء القسري

La problématique des disparitions forcées au Yémen est revenue au centre de l’attention dans un contexte marqué par le recul de l’influence du Conseil de transition du Sud et de ses forces militaires affiliées, soutenues par les Émirats arabes unis (EAU). Cette évolution fait suite à la reprise du contrôle de la capitale provisoire Aden ainsi que de plusieurs gouvernorats du sud et de l’est du pays par les forces loyales au gouvernement internationalement reconnu, ravivant ainsi l’espoir des familles des victimes de pouvoir enfin connaître le sort de leurs proches disparus. 

À de nombreuses reprises, Alkarama a alerté sur la pratique des disparitions forcées au Yémen, un phénomène qui s’est systématiquement aggravé à chaque phase de conflit politique traversée par le pays au cours des dernières décennies. 

Dans ce contexte, Alkarama salue les directives récemment émises par le président du Conseil présidentiel de direction yéménite, Rashad Al-Alimi, appelant à la fermeture de l’ensemble des prisons et centres de détention illégaux situés dans les gouvernorats placés sous l’autorité du gouvernement internationalement reconnu, ainsi qu’à la libération immédiate de toutes les personnes détenues en dehors de tout cadre légal. Selon les médias officiels, ces mesures s’inscrivent dans une démarche plus large visant à rétablir l’autorité de l’État et à assurer le respect des droits humains. 

Conformément à la directive présidentielle, les autorités sécuritaires et militaires, en coordination avec le parquet et le ministère de la Justice, ont été chargées de recenser les lieux de détention illégaux dans les gouvernorats d’Aden, de Lahj et d’Al-Dhalea, et d’élaborer un plan d’urgence en vue de leur fermeture. Ce mandat prévoit également la garantie du transfert de toute personne détenue vers des établissements officiels fonctionnant conformément à la loi, ou sa libération immédiate lorsqu’aucun fondement juridique à sa détention n’est établi. 

Toutefois, de telles mesures demeurent insuffisantes si elles ne s’inscrivent pas dans un cadre clair, global et effectif visant à assurer l’accès à la justice, la vérité et la responsabilisation des auteurs de violations des droits humains. 

Ces directives ont été émises au lendemain d’une manifestation organisée dans la capitale provisoire, Aden, par les familles de victimes de disparition forcée, sous l’égide de l’Association des mères des personnes enlevées. Les manifestants ont appelé à la révélation du sort de leurs proches et au démantèlement des prisons secrètes mises en place par les Émirats arabes unis. 

Au cours de ce rassemblement, les participants ont brandi des photographies de personnes victimes de disparition forcée ainsi que des banderoles exigeant la divulgation immédiate de leur sort et leur libération sans délai. 

Dans un communiqué publié à l’occasion de cette manifestation, l’Association des mères des personnes enlevées a souligné que l’annonce par les autorités de la consolidation de leur contrôle politique et sécuritaire sur la ville d’Aden fait naître une obligation juridique et morale immédiate de traiter sans délai la question des personnes victimes de disparition forcée. 

Les Émirats arabes unis ont, pour leur part, mis en place des réseaux de centres de détention secrets dans plusieurs régions du Yémen, notamment des sites de détention clandestins au sein du complexe de Balhaf, exploité par la société française Total dans le gouvernorat de Shabwa, au sud-est du pays, ainsi que d’autres prisons placées sous la supervision d’officiers émiratis et gérées par des milices créées, financées et opérant pour le compte des Émirats arabes unis. 

Activités d’Alkarama 

Dans ce contexte, Alkarama a documenté de nombreux cas de disparition forcée au Yémen, y compris dans des zones placées sous le contrôle de formations militaires affiliées aux Émirats arabes unis. 

Parmi ces cas figure celui des deux frères, Mohammed Saeed Omar Al-Qamishi et Saleh Saeed Omar Al-Qamishi, victimes de disparition forcée depuis leur arrestation par des forces émiraties dans la capitale provisoire, Aden, en septembre 2016. Selon leur famille, une unique visite a été autorisée à la prison d’Al-Mansoura à Aden en septembre 2016, au cours de laquelle des signes visibles de torture ont été constatés sur leurs corps. Cette visite est demeurée la seule autorisée ; depuis lors, leur sort reste inconnu. Les autorités de détention ont indiqué que les deux frères avaient été transférés sous la garde des forces émiraties à Aden. Depuis ce transfert, la famille n’a reçu aucune information de leur part et demeure sans nouvelle quant à leur lieu de détention ou à leur état. 

Le cas du prédicateur yéménite décédé Abdul Qadir Al-Badiji (également connu sous le nom d’Al-Shaibani) illustre l’ampleur des pratiques d’enlèvements et de disparitions forcées dans le sud du Yémen, perpétrées avec le soutien des Émirats arabes unis. Alkarama a soumis ce cas au Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires (GTDFI) le 18 novembre 2020. Le 30 octobre 2020, des hommes armés affiliés aux Forces de la ceinture de sécurité, qui exerçaient alors le contrôle sur la ville d’Aden et bénéficiaient du soutien des Émirats arabes unis, ont enlevé M. Abdul Qadir Al-Shaibani, âgé de 65 ans. Il a été emmené, sous les yeux de son épouse et de l’un de ses fils, vers un lieu tenu secret, où il est demeuré victime de disparition forcée jusqu’à sa libération, environ neuf mois plus tard. Il est décédé quelques semaines seulement après sa remise en liberté. 

Dans un autre cas, Salem Al-Rubaizi, ancien détenu yéménite incarcéré dans des centres de détention secrets gérés par les Émirats arabes unis dans le sud du Yémen, a révélé avoir été soumis à de graves actes de torture psychologique et physique par des interrogateurs émiratis lors de sa détention dans une prison clandestine située au sein du complexe pétrolier de Balhaf, exploité par la société française Total dans le gouvernorat de Shabwa. En contact avec Alkarama par l’intermédiaire de sa famille, M. Al-Rubaizi a livré un témoignage détaillé et accablant sur les sévices subis durant sa détention à Balhaf, site que les Émirats arabes unis n’ont quitté que récemment. Arrêté le 10 juin 2019 par les Forces d’élite de Shabwa, soutenues par les Émirats arabes unis, il a été transféré entre plusieurs lieux de détention et soumis à des décharges électriques ainsi qu’à de violents passages à tabac afin de le contraindre à formuler de faux aveux l’accusant d’espionnage au profit d’un État étranger, avant d’être libéré début avril 2021. 

Dans ce contexte, Alkarama, conjointement avec des organisations yéménites et internationales de défense des droits humains, a publié une déclaration commune à l’occasion de la Journée internationale des victimes de disparition forcée, appelant à une action urgente afin d’assurer la libération de toutes les personnes arbitrairement détenues par l’ensemble des parties au conflit au Yémen, dans des conditions garantissant leur dignité, leur sécurité et leur intégrité physique et psychologique. 

Dans leur déclaration, les organisations ont appelé à soutenir les efforts visant à garantir la responsabilisation des auteurs de violations, notamment par la mise en place d’un mécanisme international d’enquête pénale indépendant chargé de collecter, centraliser, préserver et analyser les éléments de preuve, d’établir des dossiers de cas et d’identifier les victimes de violations graves et de crimes majeurs, y compris celles soumises à la détention arbitraire et à la disparition forcée au Yémen. 

Elles ont également exhorté l’ensemble des parties au conflit à garantir le droit des personnes détenues à un procès équitable, à leur assurer des moyens effectifs de communication avec le monde extérieur, à doter les lieux de détention d’infrastructures sanitaires adéquates et à garantir un accès effectif et continu aux services de santé et aux soins médicaux nécessaires. 

Les organisations ont en outre demandé la publication de listes officielles exhaustives de toutes les personnes décédées en détention, tant dans les centres de détention officiels que non officiels, la délivrance de certificats de décès fondés sur des examens médico-légaux complets pour l’ensemble des détenus décédés en détention, ainsi que la mise à disposition rapide et sans entrave de ces documents aux familles concernées.