Alkarama a saisi, le 24 décembre 2025, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire (GTDA) au sujet de neuf ressortissants yéménites, anciens détenus de Guantánamo. Privés de leur liberté pendant plusieurs années par les États-Unis, sans inculpation ni procès, ils ont été transférés vers les Émirats arabes unis entre 2015 et 2016, avec la promesse d’être libérés à leur arrivée. Dès leur arrivée, ils ont toutefois été maltraités et conduits vers un lieu de détention secret.
Plus de vingt ans après l’ouverture de Guantánamo en janvier 2002, cette affaire illustre la persistance des effets d’un dispositif d’exception, dont les conséquences continuent de se faire sentir bien au-delà des barbelés des camps. Le transfert des victimes n’a nullement marqué la fin de leur souffrance, celles-ci ayant été envoyées dans un pays dont les violations graves et systématiques des droits humains sont largement documentées.
Les neuf hommes avaient été arrêtés dans le contexte des opérations menées à la suite des attentats du 11 septembre 2001 par les forces de sécurité pakistanaises, puis remis aux autorités américaines sans procédure judiciaire. Ils ont ensuite été transférés vers différents centres de détention placés sous contrôle militaire américain, avant d’être envoyés à Guantánamo.
Les témoignages recueillis par Alkarama établissent que, dès leur arrivée aux Émirats arabes unis, les victimes ont été soumises à des traitements particulièrement sévères, qui se sont poursuivis jusqu’à la date de leur libération : isolement prolongé, violences physiques, actes de torture, conditions sanitaires dégradées et absence de soins médicaux adaptés ont constitué leur quotidien pendant plus de cinq ans.
Ces détentions se sont déroulées en dehors de tout cadre judiciaire effectif, prolongeant l’état d’incertitude juridique qui caractérisait déjà leur situation à Guantánamo. Pour ces hommes, il ne s’agissait donc pas d’une libération, mais d’un simple déplacement de la détention vers un autre territoire.
Entre 2021 et 2022, les autorités émiraties ont procédé au rapatriement forcé de ces hommes vers le Yémen, dans des territoires contrôlés par des milices armées financées par les Émirats arabes unis. Ces transferts ont été effectués sans leur consentement et sans évaluation individuelle des risques, alors même que le pays est plongé dans un conflit armé et marqué par de graves violations des droits humains.
Selon la requête adressée au GTDA, ces renvois constituent une violation du principe de non-refoulement, lequel interdit de transférer une personne vers un pays où elle risque d’être soumise à la torture ou à des traitements inhumains ou dégradants.
Il apparaît clairement, dans cette affaire, que tant les États-Unis que les Émirats arabes unis portent une responsabilité dans les préjudices subis par les victimes. Washington est accusé d’avoir organisé les transferts sans garanties procédurales suffisantes, en connaissance des risques encourus. Les autorités émiraties sont, quant à elles, mises en cause pour les détentions secrètes, les mauvais traitements et les rapatriements forcés.
Cette affaire illustre le caractère systémique des violations liées à Guantánamo. Même après la fin formelle de leur détention dans le centre américain, les conséquences persistent : restrictions de mouvement, stigmatisation sociale, impossibilité de se réinsérer et absence de toute forme de réparation.
Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire demeure aujourd’hui le seul mécanisme international susceptible d’établir le caractère arbitraire de ces privations de liberté et d’accorder, à tout le moins, une réparation, fût-elle morale et symbolique, aux victimes.
Plus de deux décennies après les premiers transferts vers Guantánamo, cette saisine rappelle que la question de la responsabilité et de la justice pour les anciens détenus demeure largement irrésolue.