La famille du poète et militant égyptien Abdul Rahman Yusuf Al-Qaradawi, âgé de 56 ans, a annoncé sa libération et sa sortie de prison aux Émirats arabes unis, à la suite de la grâce présidentielle accordée par Mohamed ben Zayed. Cette libération intervient après sa condamnation, le 27 août 2026, à dix ans d’emprisonnement et à une amende de 200 000 dirhams par la chambre des crimes électroniques de la Cour fédérale d’appel d’Abou Dhabi.
Contexte de l’affaire
Alkarama suivait l’affaire d’Al-Qaradawi depuis son arrestation au Liban, au poste-frontière de Masnaa, alors qu’il revenait de Damas, où il avait pris part aux célébrations des Syriens à la suite de la chute du régime de Bachar Al-Assad. Il y avait notamment publié une vidéo dans laquelle il critiquait les politiques des autorités égyptiennes, émiraties et saoudiennes.
Alkarama avait alors mis en garde contre toute mesure visant à le remettre à l’Égypte ou aux Émirats arabes unis, rappelant que le Liban est partie à la Convention contre la torture, dont l’article 3 interdit de remettre une personne à un État lorsqu’il existe des motifs sérieux de croire qu’elle y serait exposée à la torture. Elle avait également annoncé son intention de saisir les procédures spéciales des Nations unies à ce sujet.
Les autorités libanaises ont néanmoins procédé, le 8 janvier 2025, à la remise forcée d’Al-Qaradawi aux Émirats arabes unis, à bord d’un avion privé, malgré les avertissements des organisations de défense des droits humains, les recours judiciaires engagés et les appels de sa famille. Cette remise constitue un exemple particulièrement frappant de répression transnationale et de collusion politique entre États.
Le recours à la disparition forcée pendant la période de détention
Dès sa prise en charge par les autorités émiraties, les contacts d’Al-Qaradawi avec sa famille et ses avocats ont été quasiment totalement interrompus, à l’exception de deux visites familiales autorisées en mars et en août 2025. Il est ainsi demeuré pendant plus de deux cents jours en situation de disparition forcée, alors qu’il était détenu arbitrairement dans des conditions de quasi-isolement du monde extérieur. Selon les témoignages de sa famille, il a été soumis à un isolement prolongé, privé de promenades et de visites régulières, et empêché de conserver ses effets personnels ainsi que les photos de ses enfants. D’après ces mêmes témoignages, ces conditions ont entraîné une dégradation notable de son état psychologique au cours des plus de vingt mois passés en détention.
Qualification juridique
Alkarama réaffirme que la remise d’Al-Qaradawi constituait une violation manifeste du principe de non-refoulement, consacré par le droit international des droits humains, qui interdit de remettre une personne à un État lorsqu’elle risque d’y être soumise à la torture ou à des traitements inhumains, ou d’y faire l’objet d’un procès inéquitable. Cette remise est d’autant plus préoccupante que les experts des procédures spéciales des Nations unies avaient expressément fait part de ces mêmes préoccupations en janvier 2025.
Par ailleurs, le fait qu’Al-Qaradawi ait été détenu, pendant la majeure partie de sa détention, dans des lieux inconnus de sa famille et de ses avocats constitue une disparition forcée au regard de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, indépendamment du fait que cette disparition ait pris fin avec sa libération.
Les requêtes d’Alkarama
Alkarama considère que la sortie de prison d’Al-Qaradawi constitue une évolution positive, au terme d’une campagne internationale de défense des droits humains menée pendant près de deux ans. Elle souligne toutefois que la libération d’une victime de disparition forcée ne saurait exonérer les États concernés de leur responsabilité au regard des faits qu’il a subis durant sa détention. Elle demande également que soient garanties l’absence de toute restriction ou poursuite ultérieure à l’encontre d’Al-Qaradawi ou d’autres militants en raison de l’exercice de leur droit à la liberté d’expression ou à l’opposition pacifique.
Elle appelle par ailleurs à une évaluation médicale et psychologique indépendante, compte tenu des conditions d’isolement prolongé documentées par sa famille. Elle demande aux autorités libanaises d’ouvrir une enquête indépendante sur la décision de procéder à sa remise forcée en janvier 2025 et de veiller à ce que les responsables en rendent compte. Elle appelle également les autorités émiraties à ouvrir une enquête indépendante sur les conditions de sa détention depuis sa remise par le Liban, notamment concernant les allégations de disparition forcée et d’isolement cellulaire. Alkarama met en garde contre la répétition de telles pratiques de remise à caractère politique visant d’autres opposants et militants dans la région.
Alkarama appelle enfin les mécanismes compétents des Nations unies à poursuivre le suivi de cette affaire, notamment en veillant à ce que l’état de santé physique et psychologique d’Al-Qaradawi fasse l’objet d’une évaluation après sa libération, les effets de la détention pouvant perdurer au-delà de celle-ci.