Treize ans après le massacre des places Rabaa al-Adawiya et al-Nahda, la justice se fait toujours attendre.
Le 14 août 2013, les forces de sécurité et l’armée égyptiennes ont donné l’assaut aux deux sit-in pacifiques réclamant le retour du président élu Mohamed Morsi, renversé lors du coup d’État du 3 juillet de la même année, dans une opération décrite comme l’une des plus meurtrières de l’histoire récente de l’Égypte en matière de répression de manifestations.
Alkarama documente le massacre
Dès les premières heures, Alkarama s’est mobilisée sur le terrain pour documenter les événements de Rabaa, en recensant les victimes, dont près d’un millier de morts et de blessés en quelques heures seulement, ainsi que les milliers d’arrestations intervenues dans les jours suivants.
Ces données concordent avec celles établies par d’autres organisations et enquêteurs internationaux, qui ont recensé au moins 817 morts en quelques heures, tout en estimant que le bilan réel pourrait dépasser le millier.
La Commission des droits de l’homme des Nations Unies a, quant à elle, estimé à plus de 900 le nombre de manifestants opposés au pouvoir tués lors de la dispersion des deux sit-in. Ces différentes instances ont considéré que le caractère massif et systématique des meurtres de manifestants était constitutif d’un crime contre l’humanité.
L’action d’Alkarama auprès des mécanismes des Nations Unies
Au lendemain du massacre, Alkarama a saisi le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, en lui transmettant une liste nominative des victimes, et a appelé la Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’époque à demander au Conseil de sécurité de saisir la Cour pénale internationale de ces crimes de masse, conformément au Statut de Rome de 2001.
À l’époque, le directeur d’Alkarama, Me Rachid Mesli, avait souligné que l’intervention excessive et sanglante de l’armée et des forces de sécurité contre des manifestants pacifiques réunissait tous les éléments juridiques permettant de la qualifier de crime contre l’humanité au regard du droit international.
Une impunité qui perdure
Malgré les décisions et appels répétés de plusieurs organes des Nations Unies et d’organisations non gouvernementales de défense des droits humains, notamment les appels de l’ancien Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon en faveur de l’ouverture d’une enquête approfondie, aucune enquête sérieuse sur les responsabilités n’a été ouverte à ce jour.
Les poursuites judiciaires engagées par la suite ont, au lieu de viser les auteurs des crimes, ciblé les victimes, les survivants et leurs familles, au moyen de condamnations collectives et de procès iniques ayant suscité de vives critiques de la part des organisations de défense des droits humains.
Alkarama souligne que le double standard des pays occidentaux a contribué à perpétuer cette impunité, le chef du régime égyptien ayant été reçu dans plusieurs capitales européennes comme si rien ne s’était passé, peu après le massacre.
La justice reste une exigence
Après treize années sans enquête indépendante et impartiale, Alkarama réaffirme que l’affaire de Rabaa demeure pleinement ouverte sur le plan des droits humains et que l’absence de reddition de comptes ne saurait conférer une immunité permanente aux auteurs des crimes ni à ceux qui les ont ordonnés.
Alkarama appelle à nouveau à l’ouverture d’une enquête internationale, indépendante et impartiale sur les opérations de dispersion des sit-in de Rabaa et d’al-Nahda et sur les homicides qui les ont accompagnées, conformément aux normes internationales applicables aux enquêtes sur les décès et les violations graves des droits humains et à ce que le dossier soit porté devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, en vue de saisine de la Cour pénale internationale, ainsi qu’à l’établissement des responsabilités individuelles et institutionnelles de tous ceux qui ont ordonné, planifié, exécuté ou dissimulé ces violations.
Alkarama appelle enfin les autorités égyptiennes à réexaminer les condamnations collectives prononcées dans le contexte des événements de Rabaa et à libérer les personnes détenues en raison de leurs opinions ou de leur opposition politique, tout en garantissant aux victimes et à leurs familles leur droit à la vérité, à un recours effectif et à la réparation.